La Masse Manquante

L’eau sur terre : 

1 400 000 000 km3

Eau Salée : 97,2 % 

1 320 000 000 km3

Calottes glaciaire et glaciers : 1,8 % 

25 000 000 km3

Eaux souterraines : 0,9 % 

13 000 000 km3

Eau douce, lacs, mers intérieurs, fleuves : 0,02 % 

250 000 km3

Eau liquide sous forme de vapeur d’eau atmosphé

rique : 0,001 % 

13 000 km3

509 000 000 km2

72 % de la surface terrestre

Densité de la neige vers la glace :

Cristaux de neige fraiche en hiver  

50 – 150 kg/m3 

Les particules reconnaissables  

100 – 200 kg/m3

Cristaux de neige fraiche au printemps  

200 – 300 kg/m3

Les grains fins  

200 – 400 kg/m3

Les grains à face plane et les gobelets  

250 – 350 kg/m3

Les grains ronds  

350 – 500 kg/m3 

Après une saison de fonte  

400 – 830 kg/m3

Glace  

830 – 910 kg/m3

Une nuit d’orage sous tente c’est comme, enfant, être dans l’attente du passage du père Noël. Des périodes d’écoute, d’excitation, de calme, de doute, de relâchement et au final, un sommeil profond la dernière heure. Une absence dans les abîmes du cerveau, qui nous fera rater la venue de l’être insaisissable  tant attendu.

25  juillet 2019, Zinal, altitude 1676 m, 6h00, Camping de Tsoucdanna, en bout de village au milieu des pâturages. Le son de la Navisence, qui coule en contrebas, est plus intense que la veille. Ambiance Humide et simple, ciel dégagé. Des tentes sur un terrain, sans délimitations, sans véhicules, à l’ombre des montagnes. Fruits secs, infusion d’Achillée Millefeuilles, orties et porridge d’avoine. Les abris se replient les uns après les autres, les marcheurs décampent tièdement, laissant leurs empreintes géométriques nocturnes sur le sol.

A 6 kilomètres environ, plein sud à une altitude de 2100 m, la langue du glacier de Zinal se terre dans son lit au milieu des moraines, avec sa couverture minérale. Il sera l’objectif de la journée. 

7h30, sur les Plats de la Lé, passage aux abords du stade de football qui s’efforce d’exister en plein milieu alpin. En 2016, à cet endroit, le 27–28 mai, des éboulements et laves torrentiels s’épanchèrent violemment depuis les pentes du massif supérieur par les veines des ruisseaux. Aujourd’hui la végétation a déployé à nouveau son tapis et la surface sportive revenue de six pieds sous terre. Le Limon poussiéreux et grisâtre, ainsi que les roches qui composent, chemins, bas côtés et autres, témoignent de la capacité de  recouvrement des éléments terrestres. L’avant goût d’une plongée au milieu des strates géologiques alpines.

La progression s’exécute en ligne droite sur environ 2 kilomètres. Le terrain faussement plat et les pans de montagnes latéraux forment comme une hausse de fusil, la cime du Besso à 3668 m, elle, dessine le guidon. Tout deux attendent un alignement parfait pour offrir une fenêtre de tir dans le vide atmosphérique. Une mire géomorphologique vers le néant. 

Le passé géologique de la terre se conjugue en strates, celui de l’être humain en vestiges historiques, relatant les activités d’un passé nostalgique obsolète, néanmoins utile pour une bonne partie. Ici une étable et fromagerie de la fin du 19éme remise à neuf. Cela ponctue la montée, c’est joli, rassure le marcheur, et rappelle que la montagne n’est plus un lieu sauvage depuis bien longtemps.

La transition a lieu. Du végétal on passe au minéral. Sortie de virage dans le premier lacet  allant vers “le petit Mountet”. On oubli les chemins aménagés, un cairn en pierre marque le début du sentier menant vers le front glaciaire. Pour les trois quarts se sera un chaos de roches avec un balisage très vague. L’autre quart, des plages d’alluvions transitoires délavées. 

Le pas est lent et le son du torrent grisant. Mon corps s’arrête entre les blocs, ou dessus, un prétexte à la contemplation. Seul au milieu du lit glaciaire, le vertige s’installe, la hauteur des moraines latérales marquent nettement les limites maximales du glacier qui faisait pression sur le socle minéral alpin. Une glace arrivée à son taux de densité maximal, venant, grâce à la pesanteur, la vitesse et le temps, arracher et polir une croûte terrestre composée à cette altitude d’anciens sédiments marins. Dans cette partie des alpes les sous-sols s’appellent : Dolomie, Gabbro, Gneiss, Métabasalte, Micaschiste, Schiste lustré, Schiste noir, Quartzite. Une bande de jeunes poussée par la téctonique qui ont comme objectif de conquérir le ciel, mais que deux fluides, air et eau, viennent contrer en stoppant leur élan de croissance par une force érosive sans pitié. 

Le glacier fait mur. Sa masse grise bleue sale s’extrait des amas de pierres morainiques, comme un bunker des sables dunaires. S’étirant sur une largeur d’immeuble de banlieue et d’une  hauteur avoisinant celle d’une maison bourgeoise, il est comme une apparition en plein désert. La communication est plus que compliquée. Chutes et glissements de pierres posent les règles d’une distanciation sociale riguoureuse. Les plans inclinés génèrent une multitude de rigoles verticales où sédiments et eau s’écoulent inlassablement en période estival. En son extrémité gauche le portail béant de la grotte, prisée pour son accessibilité en hiver, évacue l’essentielle des eaux. 

Face à l’accueil de ce monobloc de glace, une immobilité longue et attentive ouvre une porte vers un champ de perception sensorielle abyssal, le mouvement. Une vague en reflux dans un ralenti infini qui se décompose tout en déferlant.

La chute d’un bloc de bonne taille non loin de moi, m’invite à prendre une alternative de point de vue. J’opte pour un panorama plus large en prenant le chemin vers la cabane du “petit Mountet”, reprendre là où le balisage officiel guide vers le haut de la moraine latérale. Soleil au zénith, appuyant bien la montée jusqu’au lieu promis où, cabane en bois et drapeau de la région invitent à se désaltérer en terrasse afin de profiter du spectacle. 

Aout 2001, Mormon Mesa, Overton, Nevada, USA, à la rencontre de Double Négative1 de Michael Heizer2, soleil tiède au levant, soleil de plomb à midi. Les souvenirs refont surface. Le paysage, ici, diffère peu en fin de compte, deux territoires grandioses, une zone désertique, du minéral, peu de végétation, du relief, de la vue, mais surtout une œuvre dans chaque site. Les techniques divergent, l’un avec des moyens mécaniques, l’autre avec les forces naturelles. Le résultat de l’action semble similaire tout deux présentent des traces de déplacements et l’empreinte d’un élément sur la terre ou plutôt le négatif, la masse manquante. L’un en fin de processus, l’autre finalisé. Tout deux sont dans une dynamique de disparition entamées dés le début de leur création, une obsolescence programmée dans un cycle infini répétitif. Petite différence entre eux tout de même, l’échelle de l’objet absent. 

Dans le chalet deux petites photos prises à un intervalle de cent vingt ans, 1899 – 2019, montre l’état des lieux du paysage se trouvant face au spectateur, que dire?

  1. Double Negative est une longue tranchée dans la terre, large de 13 mètres, profonde de 15 mètres et longue de 457 m. Sa construction dura de 1969 à 1970. Elle résulte du déplacement de 244 800 tonnes de roches, principalement de la rhyolite et du grès. La tranchée est à cheval sur un canyon naturel, dans lequel les matériaux ont été déversés. Le « négatif » du titre de l’oeuvre fait référence à la fois à l’espace négatif naturel et artificiel. L’oeuvre consiste essentiellement dans ce qui n’est pas présent, dans ce qui a été déplacé. L’oeuvre est la propriété du musée d’art contemporain de Los Angeles
  2. MICHAEL HEIZER, né en Californie en 1944, artiste contemporain spécialisé dans les sculptures à grande échelle et dans le Land art
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Frédéric Fourdinier

Texte 2020

(1) Photographies noir et blanc 2019 – argentique
Ikonta Zeiss Ikon 520 2 – 6×9 -1930 / focal 105mm / Ilford HP5+

(2) photographie noir et blanc 2021 – argentique
Nikkormat ftn / focal 50 et 35mm / Ilford FP4+

(3) photographie couleur 2021 – argentique
Canon EOS 100 / focal 50 mm / Fuji pro 400 H

(4) photographie noir et blanc 2019 – argentique
Canon EOS 100 / focal 50 mm / Ilford HP5+

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Michael Heizer, double negative, 1969-1970 (vue aérienne) Photographie Gianfrranco Gorgoni, sygma
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Michael Heizer, double negative, 1969-1970 (vue aérienne) Photographie Gianfrranco Gorgoni, sygma
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Michael Heizer, double negative, 1969-1970 Photographie Frédéric Fourdinier, 2001
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Michael Heizer, double negative, 1969-1970 Photographie Frédéric Fourdinier, 2001