Une Traversée

Mardi 23 Juillet 2019, Suisse, Val d’Arolla, 8 heure, lieu dit «les Magines», altitude 1968 mètres. La route s’arrête face à une barrière, au delà, accès autorisé pour le personnel de la central hydroélectrique. Les étés helvètes sont devenus caniculaires en fond de vallée. Ici, en altitude, une certaine fraicheur se maintient le matin, les températures grimperont inévitablement. Ciel immaculé, bleu, carte postale. Cela le restera jusqu’à 13h. Une cohorte de nuages fera incursion en provenance des versants italiens, une accalmie pour les yeux. Sur le glacier et le milieu minéral qui le soutient, la réverbération est intense. Reprise de l’incandescence vers 17h.

La route longe «la Borgne» d’Arolla, un torrent qui, dans l’ombre portée des montagnes, passe à côté de la centrale où aboutissent les conduites forcées nourrissant les turbines. Dans la progression, on transite d’un bitume crevassé par les intempéries à une terre tassée par la foulée humaine. La frontière ombre et lumière en mouvement révèle comme un scanner le relief des moraines latérales, vestiges du «bas glacier d’Arolla». Cette fusion des deux glaciers en amont, celui du mont Collon et d’Arolla au petit âge glacière, rappel que mouvement et instabilité sont maîtres dans l’absolu et les traces laissées par le temps s’effacent mais se répéteront, le cycle universel, quoi!! Et nous au milieu de tout ça…

2100 mètres. Passé le pont, le chemin part dans des lacets caillouteux, mise en jambe, environ deux kilomètres pour accéder au lit plus récent du glacier d’Arolla. 2600 mètres. Là, attend un barrage de rétention, la porte de service verrouillée d’une conduite forcée, des panneaux signalant le risques de lâcher d’eau, des instruments de mesure météorologique et un tuyau en PVC noir d’où sort une eau claire et buvable. Durant l’ascension, les séracs du glacier du mont Collon, sur ma droite, déversent avec radicalité ses derniers amas de glace, le long d’une paroi fortement érodée. Spectres en mouvements d’un passé lointain, d’où carottages et analyses prélevés parleraient d’eux même.

A ce niveau de la montée, le paysage s’ouvre sur une large vallée glaciaire, incurvée et ultra minéral. De part et d’autre le massif du bouquetin et du Collon, aux parois inférieures tapissées de moraines aux gris infinis et tachetées de névés lactés, convoient les eaux dynamiques d’un torrent. Chargées de sédiments arrachés à la roche, l’eau se teinte comme par mimétisme à son environnement, une harmonie alpine hostile et accueillante à la fois qui guide vers un seul élément, le Glacier. Dans le delta, les eaux sont de provenances multiples, elles s’ajoutent par capillarités au lit principal et se réunissent en un seul et même torrent. La cuve en béton piégera, canalisera et gérera ce flux anarchique car l’homme l’a décidé ainsi, la nature n’a pas son mot à dire, ordre et rigueur à toutes altitudes…

Au fur et à mesure le terrain devient plus accidenté et la signalétique plus précaire. Mieux vaut fixer un point précis dans l’espace et suivre de loin le courant du torrent principal. La langue du glacier apparait, l’empreinte laissée contraste avec ce qu’il est actuellement, timide, longiligne, noirâtre. 

A son approche, un mélange de pierres et de limon, plus ou moins stables, se confrontent au front glaciaire. Plusieurs blocs erratiques abandonnés pendant la débâcle traduisent cette fuite momentanée orchestrée par nos soins. Je reste au moins 2h, contemplation, observation, ingestion, consternation. 

L’accès sur le glacier se fait par le flan gauche de la montée, dans un chaos de roches où divers culots de glace fossiles apparaissent. Le balisage est inexistant, suivre les quelques traces sporadiques des marcheurs précédents est préférable. La carte indique approximativement l’endroit le plus adéquat pour traverser, mais tout cela reste aléatoire car le glacier évolue dans le temps. Une bande de neige crée le lien, les marques de pas partiellement fondues par le soleil, m’entraînent sur une surface granuleuse, irrégulière et scintillante. Sur un camaïeu de blanc sale constellé de résidus aux provenances indigènes et exogènes, les écoulements d’eaux strient et sculptent la surface légèrement inclinée.  Apparaît alors, subtilement la diagénèse du glacier, d’un bleu qui glace le sang et fait prendre conscience vertigineusement du volume qui se trouve sous les pieds.

Le franchissement de la zone de transport se fait en deux parties, séparée par une moraine médiane aux concentrations de matériaux rocheux. De cet îlot central on embrasse les alentours avec délectation, s’ouvre alors en amont une fenêtre d’observation sur la zone d’accumulation, là où l’organisme vivant polycristallin prend vie et prépare un corps à corps avec le monde minéral. 

Atteindre l’autre rive procure comme un soulagement, de courte durée, car l’objet de ma visite n’était pas de passer le col qui surplombe ce glacier, mais de faire le tour du propriétaire et de ressortir par la porte d’entrée via le même chemin, après l’heure du thé, avec discrétion, évitant le dérangement, tout en sachant que son temps est compté.

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Frédéric Fourdinier

Texte 2020

(1) Photographies noir et blanc 2019 – argentique
  Ikonta Zeiss Ikon 520 2 – 6×9 -1930 / focal 105mm / ilford HP5+

(2) Photographie noir et blanc 2019 – argentique 
Canon EOS 100 / focal 50mm /ilford FHP5+